ishiguro_aupresmoi

Attention, d'entrée de jeu, dès son titre, ce livre nous manipule.
On pense tout d'abord à ces récits sirupeux qui saturent un grand nombre de rayonnages dans le coin librairie des supermarchés. Erreur! Il suffit de lire les premières lignes de ce texte de Kazuo Ishiguro pour comprendre que l'on va se trouver aux antipodes du roman de gare. On est loin cependant de se douter des turbulences qu'il va déclencher chez le lecteur. Nous sommes à la fin des années quatre-vingt dix et le récit s'ouvre avec les pensées d'une narratrice, Kath, que l'on suivra durant tout le roman et qui pratique un drôle de métier, dont on ne sait pas grand chose au départ. Elle est "accompagnante".
On se demande juste alors si nous ne sommes pas de nouveau confrontés à une énième mise en fiction d'un récit-témoignage émanant d' un membre d'une association humanitaire. Encore une fausse piste.

C’est l’histoire de Kath, certes, mais pas seulement. Il s’agit aussi de celle de ses deux meilleurs amis Ruth et Tommy. Les souvenirs dans lesquels nous entraîne la narratrice nous font découvrir une enfance passée à Hailsham, une école de rêve, où les penchants artistiques des élèves sont encouragés, où aucun tabou sur la sexualité n’a cours. Cette structure scolaire semble s’assimiler à une espèce de paradis perdu où l’on ne parle jamais des parents. Un orphelinat amélioré ? Détrompez-vous, encore une fois. Pas de parents mais des adultes, quelques-uns, figures tutélaires et totalitaires.

A chaque fois que nous sentons pointer une bribe d’explication, le récit nous entraîne ailleurs, dans le présent de la narratrice où dans d’autres souvenirs. Le suspense est savamment distillé par la maîtrise irréprochable d’une focalisation interne, facilitant une identification au personnage et dont le discours, inévitablement ponctué d’ellipses, oblige le lecteur à combler ces vides du texte....mais à quel prix. La construction narrative est décidément diabolique.

L’écriture d’Ishiguro est d’une grande fluidité. On note beaucoup de sobriété, d’économie dans le style et c’est parce que l’histoire relatée nous semble limpide, empreinte de nostalgie que nous, lecteurs insouciants, nous faisons piéger. Mais nous n'en dirons pas plus sur le contenu. Sauf peut-être ceci : une fois le roman terminé, on comprend pourquoi l’unique possibilité d’exister vraiment semble l’appel obsessionnel au passé, période à la fois disparue, inaccessible mais la seule tangible pour les personnages de ce texte très singulier.

On ne peut ranger ce roman dans aucune catégorie, et c’est tant mieux. Au pire on peut parler de conte cruel  servi par une dimension visuelle de l’écriture. Sur ce dernier point, rappelons juste qu’Ishiguro est un écrivain qui a aussi travaillé pour le cinéma. Il a été le scénariste du film The saddest music in the world du réalisateur canadien Guy Maddin sorti en 2006, la même année d’ailleurs qu’ Auprès de moi toujours.

Pour terminer, il est de bon ton ici de mentionner,  juste au passage, l’autre excellent film, sorti en 2003, Dracula, pages tirées du journal d’une vierge de ce même réalisateur qu’un autre canadien, David Cronenberg, avait admiré.