la_routeLa Route est sous nos pieds meurtris, nous la parcourons physiquement, presque prisonniers d’elle. La Route dévaste tout. Elle nous balaye avec. Elle ne se souvient de nous que par bribes et par ruines. Une canette de coca. Des maisons éventrées.

Je me souviens d’un avenir où nous serons tous morts et où l’humanité tiendra tout entière dans le rapport ténu d’un père avec son fils, d’un homme avec un enfant.

Un père. Un fils. Pas nommés. Les noms n’ont plus cours lorsque seule la relation compte. Pas de mère. Pas de femme. Elle les a quittés depuis longtemps déjà. Abandonnés. Elle s’est peut-être tuée de désespoir. Alors, que reste-t-il quand les femmes ont perdu l’espoir ? Rien.
Juste quelque chose - chevillé au corps - qui fait avancer. Mais pas l’espoir.

Et donc pas d’espoir non plus pour nous. Pas de régénération, pas de prolongement possibles. Si nous n’avions pas compris, voilà, au cœur du livre, un bébé empalé qu’on fait rôtir dans un feu de camp. 

Ce livre m’a marqué comme une brûlure. Mon corps a souffert avec le leur. Je ne savais pas – avant La Route – que j’étais aussi résistant. Ce livre m’a renvoyé à ces quelques expériences limites où le corps est malmené. Des manœuvres dans la neige. La soif, les coups de fringale au cours d’un long périple à vélo. C’est par cela que j’ai essayé de comprendre cet effort surhumain pour survivre sur La Route. (Mais moi, je savais qu’il y aurait un refuge après le passage du plus haut col, et qu’un bol de vin chaud et un lit m’y attendraient…)

Pendant que je lisais La Route, le plus anodin de mes gestes prenait un sens que je ne lui connaissais pas : poser un pied sur le sol, puis l’autre devant, marcher, c’était presque sacré. Quand je marchais dans la rue, j’étais aussi sur La Route. Je superposais un paysage de cendres et de ruines sur les images du présent. Le bruit des voitures, je le remplaçais dans ma tête par le bruit du vent glacial. Ça tombe bien, nous sommes en hiver. Mais c’était encore trop peu. Le froid n’était jamais assez mordant.

Je ne sais pas, au fond, si je n’ai pas voulu les rejoindre là où ils sont, sur La Route. Et si c’est le cas, je ne sais pas pourquoi : par masochisme, ce qui ne signifie pas grand-chose, ou bien pour vivre avec eux ce qui semblait être la véritable expérience humaine ?

Quel paradoxe… puisqu’il n’y a quasiment plus d’hommes là-bas, dans l’avenir. La société de consommation poussée jusqu’à l’extrême : après avoir consommé les dernières boîtes de conserves, les hommes n’ont plus qu’à se consommer eux-mêmes. Donc, des hommes, une poignée d’hommes encore, mais pas tout à fait hommes. Ou bien au contraire, plus hommes encore que nous ?

Au choix :

L’homme est un cannibale. Il fallait juste trouver la situation qui convienne pour énoncer, le plus justement possible, la terrible vérité. Mac Carthy aurait pu faire converger humanité et animalité, se retourner vers l’origine des espèces, absoudre l’homme par son primitif. Mais il n’y a même pas d’animaux dans ce décor, leur disparition les sauve de l’entre déchirement, qui apparaît alors comme une spécificité humaine.

Ou bien : il y a une humanité plus vraie encore. Celle à laquelle on aimerait croire. Réduite ici à la seule relation père fils. Parce que ce n’est pas l’attribut du plus grand nombre, elle apparaît fragile, dénudée, vacillante comme la flamme d’une bougie soumise à tous les vents et à toutes les tempêtes. Une relation, dépouillée comme le bâton d’un saint, qui court dans un sens puis dans l’autre, sans que l’on sache trop qui soutient l’autre, qui transmet et à qui. Mais il y a soutien, et il y a transmission. Et même, peut-être qu’il y a amour.

Vous voulez encore vous sentir digne d’être humain ? Il faut alors lire La Route. L’humanité, c’est juste après l’apocalypse… mais seulement pour ceux qui savent entretenir les flammes des bougies jusqu’à la dernière goutte de cire.